La plateforme TikTok est devenue l’un des lieux virtuels privilégiés des pédophiles et autres prédateurs sexuels. Notre journaliste Henri Chevalier a mené son enquête.
«Montre-moi tes pieds pour 500 roses [l'équivalent de 10 dollars]», ordonne sur TikTok à la jeune Maëlys un utilisateur du nom de Jean-Luc visionnant la diffusion de son dernier direct.
«Les darons [pères de famille] ont faim ce soir», écrivent d’autres utilisateurs en réponse à ce commentaire.
Quand l’audience demande à Maëlys son âge, la mineure maquillée, vêtue d’un haut court et affichant un rouge à lèvres carmin, répond: «41 à l’envers».
Des utilisateurs veulent savoir si elle porte aujourd’hui un soutien-gorge. D’autres lui demandent également son Venmo, une application qui permet des transferts d’argent entre utilisateurs.
Maëlys met fin au direct assez rapidement, car elle «doit mettre la table sinon les parents vont gueuler».
Sexualisation infantile
Cet échange entre cette mineure et des inconnus représente seulement la partie immergée de l'iceberg des problèmes que crée TikTok en matière de cyberprotection des enfants et d’hypersexualisation de contenus.
Sur TikTok, tout utilisateur peut trouver des douzaines de mineurs, dont leur nombre d’abonnés oscille entre quelques centaines et des dizaines de milliers. Adolescents et adolescents, ces derniers discutent avec des inconnus pendant des heures.
«Les enfants et les adolescents sont non seulement des consommateurs de contenu sexualisé sur TikTok, mais ils en sont aussi devenus des producteurs», lâche Lina Nealon, directrice des initiatives stratégiques au Centre national contre l’exploitation sexuelle basé dans la ville de Washington, aux États-Unis.
«Lorsque les adultes obtiennent des millions de vues pour du contenu sexualisé qui montre leur corps, beaucoup de mineurs veulent automatiquement reproduire ces contenus à leur façon», ajoute de son côté Catie Reay, plus connue sous le nom de The TikTok Advocate. Sa mission: sensibiliser les jeunes utilisateurs aux dangers de l’exploitation sexuelle.
Pour satisfaire une demande de contenus sexualisés en échange d’argent, venant généralement d’hommes adultes, ces mineures décident donc de monnayer leur corps, ce qui renforce en plus «leurs problèmes d’image corporelle et leurs troubles alimentaires», pointe Lina Nealon.
Le bal virtuel des pédocriminels
Au Canada, les cas d’exploitation sexuelle infantile en ligne ont presque triplé entre 2014 et 2020, ayant passé de 50 à 131 cas pour 100 000 habitants.
«Quand des gamines de 14 ans commencent à recevoir des cadeaux virtuels sur TikTok qui se convertissent en argent, c’est le début d’une catastrophe pour ces mineures», alerte Lina Nealon.
Ces prédateurs veulent généralement aller plus loin. Généralement, ils entament une discussion avec le mineur choisi qui se poursuit sur d’autres plateformes privées telles que Snapchat ou WhatsApp.
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En échange d’argent, les pédocriminels demandent aux mineures du contenu sexuel plus explicite (masturbation, jouets sexuels, contenu fétichiste, etc.).
Si l’enfant ou l’ado se montre réticent, une situation de sextorsion peut rapidement prendre forme, dans laquelle le prédateur extorque du contenu sexuel encore plus violent sous la menace de diffusion du contenu déjà produit et partagé par l’enfant.
«Le pire survient lorsque le prédateur menace de partager le contenu sexuel des mineurs ou promet de l’argent en échange de rencontrer l'enfant dans la vraie vie», s’indigne Lina Nealon.
Comptes privés et nouvelles tendances
On retrouve aussi un phénomène de partage de matériel pédopornographique entre adultes avec des comptes TikTok privés qui peuvent être consultés par plusieurs prédateurs simultanément.
Cela permet un partage de matériel pédocriminel, supprimé rapidement de la plateforme et échappant à toute règle de modération de contenu.
Une autre réalité troublante est la création de nouvelles tendances sur TikTok qui facilitent l’exploitation sexuelle des mineurs. Par exemple, des vidéos dans lesquelles des mineurs partagent des photos d’eux nus avec leur numéro de téléphone. Ces clichés font vite le tour du réseau social, révèle Catie Reay qui a été elle-même victime d’abus sexuels lors de son enfance.
Sexualité normalisée et banalisée
La normalisation du contenu sexualisé à laquelle participent de plus en plus de jeunes utilisateurs de TikTok peut expliquer ce phénomène d’exploitation sexuelle en ligne.
Premièrement, de plus en plus de mineurs sont exposés à des chansons dont leurs paroles décrivent explicitement et vulgairement des actes sexuels.
Selon le Centre national contre l’exploitation sexuelle, les utilisateurs entre 13 et 16 ans avec le «mode restreint» activé peuvent tomber facilement sans le vouloir sur des vidéos rythmées par des «Kissin' on my pussy, put your thumb in my butt» [Embrasse ma chatte, mets ton pouce dans mes fesses] et des «Skrrrt, uh, uh, drop it on my cock» [Laisse-toi tomber sur ma bite].
De plus, les mineurs peuvent facilement consommer des vidéos TikTok produites par des personnalités d’OnlyFans, une plateforme où les utilisateurs paient un abonnement mensuel pour accéder à des contenus sexuels exclusivement produits par ces «créateurs de contenu».
«Dans leurs vidéos, ces mannequins glamourisent la production de contenu pornographique auprès des mineurs en affirmant que c’est de l’argent facile et que c’est un excellent moyen d’être influenceur», raconte Lina Nealon.
Quand TikTok prend des airs d’OnlyFans
En matière de sexe, TikTok et OnlyFans se ressemblent et se rejoignent dangereusement. En 2021, une investigation de la BBC a révélé que des mineures n’avaient pas attendu jusqu’à 18 ans pour ouvrir leur compte OnlyFans, utilisant pour ce faire de fausses pièces d’identité.
Une investigation de Forbes confirmait que des filles mineures pouvaient facilement gagner 200$ par semaine sur TikTok grâce aux cadeaux virtuels qu’elles accumulent durant leurs directs.
Des limites d’âge non respectées
Pour les moins de 13 ans, TikTok est interdit. Pour ceux entre 13 et 15 ans, le mode est restreint.
L’utilisateur entre 13 et 15 ans ne peut pas envoyer ni recevoir des messages privés. De même, il ne peut pas faire des diffusions en direct ni envoyer ni recevoir des cadeaux virtuels.
Toutefois, ces règles sont rarement respectées par les utilisateurs mineurs, car ces derniers mentent sur leur âge, explique Lina Nealon. Ces règles de TikTok sont donc quasiment inutiles dans leur application actuelle.
On se retrouve donc avec «des enfants de 8 ans ayant leur propre compte» et des «adolescentes de 13 ans faisant des diffusions en direct avec des inconnus», soulignent nos deux interlocutrices avec Libre Média.
Modération laxiste
L’autre grande faille de TikTok est la modération. Les modérateurs disposent de vingt secondes pour décider si le contenu de TikTok (vidéos, comptes, commentaires, etc.) est approprié.
Le contenu peut être tellement violent que les modérateurs développent des traumatismes importants, révèle une ancienne employée à Business Insider.
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«La modération n’est pas assez stricte pour protéger les enfants et adolescents et il faut rappeler que toute faille peut être exploitée par des prédateurs en ligne», souligne Catie Reay.
Par exemple, lors d’une session en direct, Katixa, une adolescente sur TikTok, refusait à présent de donner son âge, car la plateforme avait mis fin à l’un de ses directs précédents après qu’elle l’ait révélé. Au lieu de voir les paramètres de son compte restreints, Katixa continuait à faire ses diffusions en direct sans être embêtée par l’entreprise chinoise.
Nier pour faire des profits
«Nous avons invité TikTok à plusieurs reprises à tenir compte de ses lacunes face à l’exploitation infantile, et chaque fois, Tiktok m'a ignorée», déplore Catie Reay.
«Lorsque je parle de ces problèmes sur TikTok, la plateforme essaie de me censurer en bannissant temporairement mon compte, en me disant que j'ai violé les règles de la communauté», poursuit la tiktokeuse qui a une communauté d’1 million d’abonnés.
Parfois, Catie Reay se demande si ce déni de TikTok ne cache pas une stratégie commerciale. «Cela vaut peut-être le coup financièrement pour l’entreprise de laisser proliférer ce contenu sexualisé produit par des mineurs, comme l’a fait PornHub pendant beaucoup trop d’années».
Des pistes de solutions
«Chaque parent doit protéger son enfant sur TikTok et sur les autres réseaux sociaux en les sensibilisant aux signes avant-coureurs de l’exploitation sexuelle», conclut Catie Reay qui recommande le livre Only For Me de Michelle Derrig (2021).
Des applications permettent aux parents de mettre en place un contrôle parental restrictif sur les cellulaires des mineurs.
Certains psychologues affirment que la meilleure stratégie pour les parents est d’autoriser leurs enfants à utiliser les réseaux sociaux à partir de l’âge de 16 ans.













