Le Québec de 2040, une province-hôpital de langue anglaise?

Photo: Martha Dominguez de Gouveia pour Unsplash.

Mardi le 2 août 2022, à 11:00

Notre contributeur Philippe Labrecque a tenté d’imaginer le Québec de demain.


Anticiper le monde à venir est un exercice périlleux, mais nécessaire pour le citoyen comme pour le dirigeant. Il n’y a pas que les empires comme les États-Unis et les grandes puissances comme la Chine qui se doivent d’anticiper l’avenir. 

Les nations de plus petite taille doivent aussi mener cet exercice d’après les tendances profondes qui formeront la société de demain.

À l’aube des élections provinciales du 3 octobre prochain, on peut déjà entrevoir les premières expressions de ces tendances qui définiront le Québec de l’an 2040.


Dernier tour de piste pour la souveraineté


D’ici 2040, nous saurons définitivement si la souveraineté sera ou ne sera pas. 

L’opposition fondamentale entre le projet multiculturaliste et postnationaliste canadien et la survivance du fait français en Amérique au sein des frontières du Québec – deux projets profondément contraires et qui ne peuvent coexister –, sera pratiquement conclue.
 
La confrontation inévitable entre les intérêts historiques profonds de la collectivité québécoise et la construction de ce néo-Canada posthistorique se réglera dans une confrontation de nature juridique et électorale, mais surtout par une dynamique démographique qui est déjà de plus en plus défavorable au projet souverainiste.

Le désir canadien de devenir un pays de 100 millions d’individus par le biais d’une immigration massive, soit l’objectif officiel de l’Initiative du siècle, un organisme influent à Ottawa, aura comme effet d’imposer un verrou démographique sur une victoire électorale hypothétique du «Oui» d’ici 2040.

Plus nous approcherons de 2040, plus la tenue d’un troisième référendum sera difficile à envisager. La croissance significative d’un bassin électoral anglo-immigrant, qui est largement opposé à la souveraineté, dissuadera même les souverainistes les plus téméraires face à un électorat francophone vieillissant et prisonnier d’une courbe démographique descendante.

Partis politiques: nouveau paradigme


Alors que la parenthèse historique du projet indépendantiste se refermera, des partis qui sont ouvertement hostiles à l’identité francophone – comme le Bloc Montréal de Balarama Holness ou le Parti Canadien du Québec –, pourraient en venir à remplacer le tout puissant PLQ au sein de l’électorat anglo-immigrant, alors que celui-ci approchera d’une majorité démographique.

Si le PLQ réussit tant bien que mal à ramener ces partis contestataires dans son giron pour éviter la division de ce bloc électoral, ceci transformera fondamentalement de l’intérieur le parti de Jean Lesage en le forçant à adopter une plateforme politique excluant définitivement les intérêts francophones.

De plus, l’offre actuelle des partis politiques qui consiste économiquement à savoir qui peut promettre un maximum d’interventionnisme étatique et de protection sociale se déplacera majoritairement vers une politique qui se rapproche du libertarisme et qui tentera la privatisation partielle, mais significative des services publics.


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Aujourd’hui, l’expression la plus récente de cette option politique est évidemment le Parti conservateur du Québec (PCQ), mais, à l’instar de l’Action démocratique du Québec, son manque de profondeur peut nous faire douter de sa longévité jusqu’en 2040, malgré ses succès récents dans les sondages.

De plus, en 2040, le modèle social-démocrate hérité de la Révolution tranquille pourrait être incapable de se perpétuer sans écraser fiscalement une population active déclinante. 

Les plus jeunes, qui seront largement constitués d’immigrants et d’enfants d’immigrants, auront non seulement des intérêts identitaires divergents des francophones vieillissants, mais certains pourraient se demander s’ils veulent toujours contribuer fiscalement à un système ballonné qui sert un pan de la population dont ils se sentent très peu héritiers.

Une dynamique de confrontation pourrait naître entre une population relativement jeune issue de l’immigration demandant une réduction de la taille de l’État et de l’autre côté, les francophones vieillissants s’accrochant à un État providence palliatif.

Un Québec province-hôpital


La pandémie aura peut-être permis d’entrevoir le Québec de 2040, c’est-à-dire un État omniprésent qui gère le moindre risque au sein d’une société grisonnante et qui, par conséquent, s’immiscera toujours davantage dans la sphère sociale et privée sous prétexte de protéger les gens les plus vulnérables.

Le budget provincial sera dominé par les dépenses liées à la santé, reléguant tout autre enjeu en matière de politiques publiques, de l’éducation aux infrastructures, à un statut secondaire.

L’État québécois sera réduit au rôle de grand gestionnaire du système de santé, tellement la pression appliquée par une population vieillissante sera forte.

Cette impasse fiscale et la stagnation relative des revenus de l’État par l’imposition, face à des coûts de santé en forte croissance, mèneront à une politique ne tolérant aucun risque d’un point de vue de la santé publique.

Que ce soit l’alimentation, les sports «dangereux» ou bien des événements rassemblant de grandes foules, tout phénomène pouvant provoquer une hausse des demandes de soins de santé pourrait être encadré et faire l’objet de mesures strictes tellement la marge de manœuvre du système de santé sera réduite.

Un système d’éducation bilingue


2040 confirmera que les Cassandres des dernières années annonçant le malheureux déclin de la langue française, la «louisianisation» du Québec, avaient vu juste, malgré les accusations «d’alarmisme» et de «fatalisme» qu’on leur adresse aujourd’hui.


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La fenêtre historique de la Révolution tranquille, qui s’était ouverte grâce à la surfécondité canadienne-française du 19e siècle jusqu’au Baby Boom, sera close pour de bon. 

La situation globale du français au Québec sera celle d’être largement minoritaire dans la grande région de Montréal, tout en restant majoritaire, mais affaiblie économiquement et culturellement dans le reste de Québec.

Concrètement, l’indépendance et l’idée d’une identité québécoise distincte en Amérique du Nord disparaîtront du discours public et deviendront le sujet nostalgique d’une minorité de francophones résistant, tant bien que mal, à l’inévitable basculement vers l’anglais au sein d’une américanisation presque totale du Canada en entier.

Dans ce contexte, les Québécois demanderont une intervention de l’État pour accélérer le glissement vers l’anglais au sein d’un système d’éducation qu’on voudra bilingue.

Ces politiques d’éducation seront défendues par un argument utilitariste qui déclarera que seule la langue anglaise permet l’épanouissement économique de l’individu, évacuant définitivement l’idée même de droits collectifs de l’histoire québécoise.

À terme, en 2050 ou 2060, ces demandes se muteront en leur conclusion logique, c’est-à-dire un système d’éducation uniquement en anglais, où le français ne sera enseigné que comme langue seconde, résiduelle et folklorique.

La route de l’exil


Dans ce Québec devenu presque hostile à ses racines historiques et à la langue française, une très petite minorité de francophones réfractaires s’exileront intérieurement, forcés de se plier en public à une société anglicisée pour pouvoir gagner leur pain, pour ensuite se réfugier dans l’espace privé. 

Une ultra-minorité s’exilera extérieurement, c’est-à-dire qu’ils quitteront le Québec probablement pour la France ou pour un autre pays francophone dans l’espoir de pouvoir continuer de vivre en français.