Des élus libéraux estiment que Justin Trudeau doit être moins «woke» pour affronter Pierre Poilievre. De son côté, François Legault n’entend pas se joindre au combat de ce dernier contre ce courant. Mais c’est quoi exactement, le wokisme?
Notre chroniqueur Simon Leduc a posé la question à notre rédacteur en chef Jérôme Blanchet-Gravel, également auteur de plusieurs livres reliés au sujet.
Simon Leduc: Quelles sont les origines du mouvement woke?
Jérôme Blanchet-Gravel: Le mouvement woke s’enracine d’abord dans le marxisme, c’est-à-dire dans cette idéologie qui aspirait à délivrer la classe ouvrière (le prolétariat) du capitalisme comme système hégémonique.
On reconnait plusieurs traits marxistes dans le wokisme. Premièrement, le passage de la lutte des classes à la lutte des races. Deuxièmement, le passage de la lutte des classes à la lutte des «sexes» ou des «genres», quand cette dernière n’est pas dépassée par l’idéologie transgenre. J’y reviendrai.
L’idée d’un combat contre une puissance hégémonique est très présente.
Cependant, les wokes s’éloignent du marxisme et de la gauche née à la Révolution française quand ils nient le caractère universel d’une humanité qu’ils divisent systématiquement en divers segments pour les enfermer dans une catégorie étanche.
Il n’y a plus une humanité à faire progresser, mais des personnes «racisées» contre des «Blancs», des colonisés contre des colonialistes, des femmes contre des hommes et des laids contre des beaux (on parle de pretty privilege en anglais).
Le courant woke prône la ségrégation symbolique de l’espace public. Les groupes qu’il juge opprimés devraient évoluer dans des safe spaces de l’autre côté de la société, de manière à protéger leurs membres des «micro-agressions» qu’ils subissent dès qu’ils s’aventurent dans le monde réel.
Quel est donc le cœur même de cette idéologie?
Jérôme Blanchet-Gravel: L’idéologie woke fait de la diversité sous toutes ses formes un idéal absolu. La diversité devient un dogme, un culte près de la religion. Pour les militants wokes, tout devrait être multi ou poly.
Le mot woke vient du verbe «to wake» en anglais, qui signifie «se réveiller» ou «s’éveiller». Les wokes sont donc des «éveillés», alors que les autres resteraient «endormis» devant la multiplication des injustices.
Le combat woke apparaît comme un éveil spirituel dans une société marquée par un profond désenchantement religieux. Dans une certaine mesure, le wokisme semble donc se nourrir de notre vide spirituel pour donner un sens à la vie de gens désorientés.
Le wokisme est fondé sur un déni de la réalité: les sexes n’existeraient plus, de même que les cultures et les nations. Ce qui existerait, ce serait seulement des races en guerre les unes contre les autres, partout et tout le temps, et des individus en guerre contre leur sexe, vu comme une «construction sociale» et non comme une réalité biologique.
Les wokes se distinguent aussi par leur grande fragilité psychologique: tout est potentiellement une atteinte à l’intégrité de leur personne sensible. Le moi est exacerbé au point que tout semble tourner autour de l’égo de la personne victime de son environnement.
Le plus grand paradoxe de ce courant est de prôner simultanément un hyper essentialisme racial et un éclatement complet de toute identité sexuelle à travers l’idéologie trans. C’est une incroyable contradiction.
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D’un côté, les gens «racisés» et leurs adversaires désignés, les «Blancs», sont confinés à leur identité raciale, mais de l’autre, les gens sont invités à transcender leur sexe, lequel serait «assigné à la naissance» par des médecins aux idées conservatrices qui feraient fi de l’autonomie sexuelle des enfants et adolescents.
On vous emprisonne dans votre origine ethnique, mais on vous force à vous libérer de votre prison de genre.
Ce courant a-t-il autant d’influence qu’on ne le dit au Québec et au Canada?
Jérôme Blanchet-Gravel: Bien sûr. Le mouvement woke est de plus en plus influent dans les paysages politiques québécois et canadien.
On le voit chez de nombreux politiciens de «gauche», mais aussi chez certains élus appartenant à des partis plus à «droite». On le voit à la télévision publique, où de nombreux animateurs et journalistes font leur travail en utilisant des angles qui traduisent régulièrement leur penchant pour le wokisme.
On le voit évidemment chez Justin Trudeau, dont le progressisme ostentatoire est maintenant reconnu à l’échelle internationale.
Maintenant, l’élection de Pierre Poilievre à la tête du Parti conservateur du Canada pourrait forcer le premier ministre à modérer son discours woke.
Le wokisme a-t-il au moins un bon côté?
Jérôme Blanchet-Gravel: Oui. Dans les Amériques en particulier, le wokisme a permis de déployer une sensibilité envers les peuples autochtones qui était nécessaire à leur revalorisation. À l’échelle du continent, il y avait et il y a encore souvent un important déséquilibre entre eux et les habitants d’origine européenne.
D'autres groupes comme les Afro-Américains ont aussi été historiquement désavantagés.
D'autres groupes comme les Afro-Américains ont aussi été historiquement désavantagés.
En revanche, ce légitime travail de revalorisation des Premières Nations ne doit pas être fait de manière brutale (déboulonnage de statues) et avec une posture simplement revancharde et puérile.
De même, il ne faut pas tomber dans le mythe du bon sauvage qui oppose dans un esprit biblique la pureté originelle des Autochtones au Mal européen.
Les Autochtones méritent toute notre considération, mais la colonisation des Amériques est un processus irréversible: il faut apprendre à vivre ensemble et non séparément.













