Les grands discours à l’épreuve de la réalité

À Tijuana au Mexique, un migrant mexicain accroche des croix en bois sur une partie du mur frontalier dans le cadre d'une veillée pour les migrants décédés durant leur périple, le 4 juillet 2022. Photo: Guillermo Arias pour l’AFP.

Lundi le 10 octobre 2022, à 11:35

Il est facile de prôner une ouverture illimitée dans un pays qui ne subit encore aucun réel impact de la crise migratoire grâce à sa position géographique, analyse notre rédacteur en chef Jérôme Blanchet-Gravel.

 

C’est un enjeu dont on parle peu au Québec, sauf quand il s’agit de dénoncer le passe-droit qu’offre le chemin Roxham: la crise migratoire bat toujours son plein en Amérique, au point où le nombre de migrants en direction des États-Unis atteint régulièrement des records.

 

Entre octobre 2021 et août 2022, les autorités américaines ont stoppé 2,1 millions de personnes à la frontière des États-Unis avec le Mexique. Du jamais vu.

 

La majorité des migrants proviennent d’Amérique centrale et de pays en ruines comme Haïti.

 

Tsunami migratoire

 

De l’aveu de l’ambassadeur américain au Mexique, Ken Salazar, la crise migratoire est devenue l’un des «thèmes les plus difficiles» pour Washington et Mexico dans leur relation bilatérale, sinon l’enjeu le plus important auquel ils doivent faire face.

 

«Nous n’avions jamais vu dans l’histoire des États-Unis ce que nous sommes en train de voir en ce moment, comment ces foules arrivent à la frontière du Mexique et des États-Unis», déclare l’ambassadeur à la revue Expansión, le 14 septembre dernier.

 

La ville de New York vient de déclarer l’état d’urgence devant l’afflux incessant de migrants. La plupart d’entre eux sont envoyés dans des transports depuis le Texas, car des élus républicains ont décidé que les démocrates devaient assumer leur politique d’ouverture sur leur propre terrain. Une autre source de tensions chez une nation polarisée.

 

Sous la pression de Washington, le président mexicain, Andrés Manuel López Obrador, a entrepris en 2018 de repousser les migrants à sa propre frontière sud, donc à la frontière avec le Guatemala, en utilisant les grands moyens.

 

Une spirale sans fin

 

Le président mexicain a déployé la Garde nationale pour bloquer les migrants et démanteler leurs caravanes. 985 personnes sont arrêtées chaque jour en moyenne.

 

En août 2021, alors que je revenais par bus à Mexico de Oaxaca, j’ai moi-même failli être arrêté et conduit par la police dans un centre de migrants illégaux, puisque j’avais bêtement oublié de garder sur moi mon passeport durant ce trajet de huit heures.

 

Ironie du sort: pour défendre les migrants mexicains en territoire américain, López Obrador s’est souvent attaqué au «racisme» de Donald Trump et à son projet de construction de mur, et il est maintenant accusé de mener une politique répressive envers les migrants centroaméricains et haïtiens. Autant dire qu’il est accusé de racisme à son tour.

 

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En est-il entièrement responsable? En 2019, Donald Trump a menacé d’imposer des droits de 5% sur les produits mexicains entrant aux États-Unis si Mexico refusait de «faire la police migratoire des États-Unis», selon une expression utilisée par les commentateurs. Une politique qui aurait été dévastatrice pour l’économie mexicaine.

 

«Le Mexique fait un bien meilleur travail que les démocrates à la frontière. Merci, Mexique!», lance le président républicain sur Twitter, le 3 juillet 2019.

 

Ironie du sort: à leur tour, réprimant les migrants et forçant le Mexique à faire pareil, Joe Biden et les démocrates sont aussi souvent accusés de verser dans la xénophobie et même le racisme, surtout dans les médias du Mexique, un pays lui-même en voie de «trumpisation»…

 

En réalité, il n’existe pas tellement de solution à cette crise appelée à empirer, outre le développement des régions que les gens veulent quitter par milliers. Ce processus nécessite une coordination solide entre les États riches et plus pauvres, ce qui n’est pas gagné d’avance, les intérêts des États-Unis n’étant pas totalement alignés avec ce projet.

 

Pendant ce temps, au Canada…

 

Pendant ce temps, il est si facile pour le Canada de jouer les vertueux et de regarder de haut son méchant voisin armé, les États-Unis, alors qu’il n’aurait jamais pu espérer mieux comme zone tampon entre lui et l’Amérique latine.

 

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Forts de leur population de 330 millions et donc, de leur énorme capacité d’intégration, les États-Unis absorbent sinon rejettent la majeure partie des migrants venus des régions plus au sud, bien avant qu’ils n’atteignent le Canada.

 

Avec sa maigre population de 38 millions d’âmes, si le Canada avait une frontière commune avec le Mexique, il n’existerait peut-être même plus tellement la pression sociodémographique serait forte sur lui.

 

Dans ce scénario, l’espagnol serait déjà la langue dominante au Canada et le futbol y aurait remplacé depuis longtemps le hockey comme sport national.

 

Je rappelle qu’il y a 60 millions d’hispanophones dans un pays pourtant culturellement fort et rayonnant comme les États-Unis, ce qui veut dire qu’il y a déjà plus d’hispanophones chez nos voisins d’en bas qu’en Espagne.

 

Blottis confortablement dans leur pays-chalet en marge du bouillonnement mondial, les Canadiens n’ont généralement aucune idée de la force démographique et culturelle de l’Amérique latine, ce raz de marée qu’aucun mur d’acier ne peut arrêter.