De la France au Québec en passant par les États-Unis, les cabinets comme McKinsey ont décuplé leur influence au sein des États. Privatisation des décisions, conflits d’intérêts, accumulation d’infos confidentielles: leur rôle est remis en question.
En 2021, Deloitte a reçu un contrat de 16 millions de dollars du gouvernement canadien pour gérer le déploiement, l’administration et la déclaration des vaccins contre la Covid-19.
En 2018, Ernst & Young a été payée par le gouvernement ontarien pour rédiger un rapport qui recommande la privatisation des services publics.
McKinsey & Company a empoché 31 millions sur six années de conseil dont les conclusions sur la gestion des barrages et des centrales hydroélectriques sont similaires à celles d’ingénieurs internes d’Hydro-Québec.
Au Québec, tous les partis d’opposition ont demandé en octobre dernier au gouvernement Legault plus de transparence par rapport à ces ententes avec ces cabinets de conseil.
Des cabinets au rôle central
Nés majoritairement au Royaume-Uni et aux États-Unis, les cabinets de consulting sont des bureaux spécialisés qui réalisent des missions pour leurs clients.
Ces derniers peuvent être une entreprise privée ou une administration publique. Les missions peuvent relever de l’informatique, de la gestion et de la stratégie.
Par exemple, pour la gestion, le cabinet analyse l’organisation interne de son client et lui fait des recommandations pour maximiser ses performances ou pour former les employés du client à des pratiques plus efficaces.
Le cabinet n’a pas l’autorité de prendre la décision à la place de son client, mais ses recommandations se révèlent généralement utiles et forment la base des décisions de ce dernier.
Parmi les cabinets les plus influents dans le monde, on retrouve d’abord le fameux «Big Three»: McKinsey & Company, Boston Consulting Group et Bain & Company.
Il y a aussi les «Big Four» (Deloitte, PricewaterhouseCoopers, Ernst & Young et KPMG) dans le domaine de la comptabilité et de l’audit qui se sont également lancés dans le conseil ces dernières années.
Mais il y a aussi tout un écosystème de cabinets de conseil de plus petite taille, comme Vistance Capital Advisory à Toronto, qui est généralement sollicité par des petites entreprises pour des conseils en gestion.
Une industrie tentaculaire
Le recours aux cabinets de conseil est devenu de plus en plus fréquent ces dernières années au Canada et dans d’autres pays comme la France et les États-Unis.
Selon l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada, entre 2011 et 2018, Ottawa a dépensé près de 12 milliards de dollars en sous-traitance de services professionnels effectués par des consultants en informatique, en gestion et autres domaines.
Durant cette même période, le coût annuel de la sous-traitance a doublé en passant de 1 milliard de dollars en 2011 à presque 2,2 milliards de dollars en 2018.
25% de ces contrats – soit 2,85 milliards de dollars entre 2011 et 2018 – étaient consacrés à embaucher des consultants en gestion. Entre 2011 et 2018, leur coût annuel a doublé pour atteindre 705 millions de dollars en 2018.
La pandémie n’a fait qu’accentuer cette emprise du conseil de gestion sur les gouvernements. Au cours des quatre mois qui ont suivi le début de la pandémie, McKinsey a obtenu des travaux pour des agences d'État d'une valeur de plus de 100 millions de dollars.
Les gouvernements provinciaux ont eu aussi de plus en plus recours aux cabinets de conseil.
Covid-19: le rôle de McKinsey au Québec
En effet, de récentes révélations ont montré un rôle central du cabinet McKinsey & Company dans l'élaboration et le suivi de la campagne de vaccination contre la Covid-19 au Québec.
Les consultants de la firme privée avaient élaboré des scénarios d’achat d’équipements de protection et contribué à la stratégie de tests PCR.
Face à la pénurie de personnel en CHSLD, l’entreprise américaine a aussi recommandé la création de programmes de formation accélérés, ce qui aurait probablement influencé l’annonce du premier ministre François Legault, fin mai 2020, de recruter 10 000 préposés aux bénéficiaires en trois mois.
Tout cela avec une certaine opacité du gouvernement Legault qui avait rejeté une demande des partis d’opposition de rendre publique, en mai 2020, la transmission des conseils et des documents produits par McKinsey.
D’avril à juin 2020, Québec a déboursé $35 000 par jour avec une facture totale pour le plan de déconfinement s’élevant à 1,7 million de dollars.
S’ajoute à ce coût la facture du plan de relance de l’économie qui a permis à McKinsey de toucher un montant supplémentaire de 4,9 millions de dollars.
Rappelons que le New York Times avait révélé que McKinsey pouvait se retrouver dans des situations de conflits d'intérêts: l’entreprise a représenté simultanément une entreprise pharmaceutique et une autorité publique médicale.
Et dans la gestion des barrages…
McKinsey prend tellement d’ampleur dans l’administration publique québécoise que même Hydro-Québec a établi un contrat avec McKinsey pour analyser la pertinence de travaux de réfection et leurs coûts dans les centrales hydroélectriques jusqu’en 2024.
McKinsey a également été au cœur des discussions pour d’autres projets d’Hydro-Québec, faisant grimper la facture à 31 millions de dollars en six ans.
Un nombre croissant de salariés chez Hydro-Québec remet en question ces contrats avec le cabinet-conseil, car selon quelques gestionnaires, dans beaucoup de cas, les consultants arrivent à la même conclusion que les ingénieurs, selon les révélations de Radio-Canada.
Le 22 novembre, le Journal de Montréal a révélé qu’Investissement Québec avait versé 495 000$ à McKinsey pour que la firme réalise une étude sur la filière québécoise des batteries électriques.
Pourquoi sont-ils si demandés?
Le professeur Kimberly Speers de l’Université de Victoria explique dans ses travaux que le secteur public peut parfois avoir recours aux cabinets de conseil par manque de compétence ou d’expertise dans un dossier pour accomplir sa mission.
Mais pour cette ancienne consultante en gestion de KPMG et autres firmes, ce manque d’expertise interne est dû au fait que les gouvernements restructurent leur administration publique en réduisant leur bassin de fonctionnaires qui normalement seraient aptes à remplir ces missions.
On retrouve aussi un besoin chez les gouvernements de rendre leurs décisions légitimes en justifiant leurs actions par les recommandations de ces cabinets de conseil, considérés comme dignes de confiance, expertes et apolitiques.
Une confiance qui semble être remise en cause par les citoyens et législateurs, surtout depuis la pandémie. En France, un rapport de 385 pages, remis le 16 mai 2022 par la commission d’enquête du Sénat, dénonçait la dépendance de l’administration de Macron envers ces cabinets.
Ils étendent leur influence en collectant à chaque mandat des données supplémentaires et souvent de nature confidentielle sur le fonctionnement interne des gouvernements et en établissant des liens privilégiés avec les fonctionnaires.
Privatisation des décisions
Plusieurs observateurs tels que l'économiste français Gilles Raveaud voient en ce pouvoir grandissant des cabinets de conseil une forme de privatisation de l’élaboration de politiques publiques avec un État impuissant mettant de côté volontairement sa propre expertise.
D’autres observateurs comme le professeur de l’Université de Concordia Chris Hurl parlent également d’un «capitalisme de conseil». Il fait valoir que les évaluations de finances publiques par ces cabinets sont fortement ancrées dans une idéologie néolibérale dont le but est d’amoindrir le rôle de l’État, mais avec un impact négatif sur les classes populaires et les classes moyennes.
L’Ontario pas moins touché
En 2018, le gouvernement ontarien de Doug Ford a commandé au cabinet Ernst & Young un rapport dont le but était officiellement de l’aider à améliorer les finances publiques.
On retrouve des recommandations fiscales pour réduire les dépenses publiques provinciales que le syndicat ontarien du secteur public a interprétées comme étant «la copie d’un agenda d'austérité» envers les classes populaires et moyennes.
Par exemple, dans ce rapport, le cabinet financier invite le gouvernement Ford à remettre en question «l’universalité des programmes gouvernementaux».
Cela signifie que pour réduire les dépenses du programme universel de soins de santé du Ontario Health Insurance Plan, E&Y mise sur des restrictions à l’accès gratuit d’aide médicale (examen médical, chirurgie…) dès que le niveau de revenu du patient est considéré trop élevé.
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E&Y incite le gouvernement ontarien à «monétiser ces actifs», c’est-à-dire à vendre une gamme de services publics – de la livraison d’eau à la gestion des hôpitaux – à des entreprises privées.
Cet appel à la privatisation semblerait, par exemple, avoir fait écho chez Doug Ford quand le gouvernement conservateur a adopté en 2019 le projet de loi 124 qui s’engageait à «rétablir la santé financière de l’Ontario».
Ce dernier plafonne les augmentations de salaire à 1% chaque année dans le secteur public, ce qui ne ferait qu’accélérer le départ du personnel de santé vers des agences privées qui paient mieux, et transfère des milliers d’opérations chirurgicales dans des cliniques privées.
Ce projet de loi a été vivement combattu par la Coalition ontarienne de santé, l’Association des infirmiers et infirmières de l’Ontario et divers syndicats qui y voient un pas en avant vers la privatisation du système de santé ontarien.
L’emprise de KPMG à Toronto
En 2011, KPMG a été payée 3 millions de dollars par la ville de Toronto pour réaliser une analyse des finances publiques de la ville pour lui faire une série de recommandations, dont la très grande majorité, dans ce cas, sont des mesures de réduction de coûts.
Par exemple, la recommandation concernant les bibliothèques municipales était de fermer définitivement certaines succursales. Quelques mois après, le budget de Rob Ford, le maire de Toronto à cette époque, prévoyait de couper de 10% le budget des bibliothèques municipales.
KPMG avait écrit noir sur blanc que «les services dentaires devraient être réduits ou supprimés, supprimant les services dentaires des personnes vulnérables» et que la politique du logement devrait être réduite avec «le risque d’impacter les programmes pour les sans-abris».
On retrouve la même logique dans le «Core Services Review» de la ville de Sudbury de janvier 2020, rapport qui préconise de «vendre ou fermer le foyer de soins de longue durée», de «monétiser et vendre des propriétés de la ville» et de «privatiser la collecte des déchets».










