Un survol de l’histoire ukrainienne pour comprendre le conflit actuel

Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie. Peinture du peintre russe Ilia Répine, 1880-1891. Domaine public/Wikimédia.

Mardi le 5 juillet 2022, à 12:00

Connaître le passé pour comprendre le présent. Les origines du conflit en Ukraine sont complexes et profondes: elles remontent à plusieurs siècles.


Depuis quelques mois, on voit partout au Québec, jusque dans les plus petites villes, des drapeaux de l’Ukraine hissés bien haut, ainsi que sur le bord des autoroutes. Qui pouvait, avant l’intervention musclée du président russe en février dernier, reconnaître les couleurs ukrainiennes et placer ce pays sur la carte du monde?
 
Comme de nombreuses nations, l’Ukraine était largement ignorée par la population jusqu’à ce que les médias choisissent de parler de la guerre qui y sévit. Pourtant, la riche histoire de ce pays méconnu et sa relation avec son imposant voisin sont cruciales afin de mieux saisir la nature du conflit actuel qui remonte à 2014.

L’Ukraine, un grenier vieux comme le monde

 
Le territoire ukrainien actuel a toujours été au carrefour de l’Europe, de l’Asie et de la Méditerranée. 

Traversée par le Dniepr, le troisième plus long fleuve du continent, cette région constitue depuis l’Antiquité une véritable plaque tournante du commerce international. Elle regorge de terres agricoles et aussi de ressources minières. D’ailleurs, sa population était majoritairement composée, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, de paysans.

Dès le Ve millénaire av. J.-C., le sud de l’Ukraine actuelle a accueilli l’une des plus importantes sociétés européennes de son temps, la civilisation Cucuteni-Trypillia. Également établi en Moldavie et dans une partie de la Roumanie, ce peuple presque inconnu du grand public était doté d’une organisation sociale et urbaine peu commune à l’époque.
 
La principale ville de cette civilisation, Talyanki, comptait environ 11 000 âmes sur plus de 300 hectares au début du IVe millénaire avant notre ère, soit une gigantesque cité pour cette période. Leur société était très sophistiquée, avec ses propres croyances, coutumes, grands édifices et œuvres artistiques remarquables. 

Comme toutes les autres, cette civilisation a fini par s’éteindre pour faire place à d’autres.
 
Les Scythes, un peuple cavalier nomade originaire d’Asie centrale et redouté par les Grecs de l’Antiquité, ont ensuite occupé les steppes ukrainiennes. La renommée de leurs guerrières aurait en outre inspiré le mythe des Amazones.
 

Kiev, berceau des Slaves orientaux

 
Au début du Moyen Âge, les peuples slaves se sont définitivement établis dans le centre et l’est de l’Europe. Peu après, les Vikings, venus de la mer Baltique, se rendaient souvent jusqu’en Méditerranée en empruntant les grands cours d’eau de la région, comme le Dniepr. 

En plus de piller les villages côtiers et d’en capturer les habitants pour les revendre comme esclaves à Constantinople, certains s’installaient sur le territoire.
 
Malgré de nombreux débats entre historiens, c’est à un prince viking, Oleg Riourikide, que l’on attribue l’avènement du premier État slave centralisé: la Rus’ de Kiev, sa capitale. Ce royaume a vu le jour au IXe siècle et domina l’est de l’Europe pendant quelques centaines d'années, de la Biélorussie jusqu’à la Moldavie, en passant par la Russie et la Pologne actuelles.
 
Même si le nom Rus’ et l’histoire du royaume font toujours l’objet de débats houleux chez les Russes et Ukrainiens, son influence sur les deux nations est indéniable. Les plus radicaux en Ukraine diront que les Russes ont volé une importante partie de leur histoire, tandis que ceux de la Russie affirmeront que Kiev n’est nulle autre que la «Mère des villes russes».
 
L’un de ses plus grands rois, Vladimir Ier, s’est converti au christianisme orthodoxe à la toute fin du premier millénaire apr. J.-C. En 2016, la Russie a fait construire à Moscou, qui se considère comme un pilier de l’Église orthodoxe, une statue géante en l’honneur de ce saint canonisé au Moyen Âge. Un monument lui a été dédié à Kiev longtemps avant, en 1853.
 
Même si la foi chrétienne orthodoxe est aujourd’hui la plus répandue en Europe de l’Est, elle n’échappe pas à la division actuelle qui a cours dans la région. En effet, l’Ukraine a créé sa propre Église orthodoxe autonome en 2018, appuyée par le patriarcat de Constantinople, ce qui a évidemment déplu à Moscou.
 

L’émergence d’une identité ukrainienne distincte

 
Le puissant État de la Rus’ de Kiev a graduellement décliné, puis a disparu avec l’invasion mongole au XIIIe siècle. 
 
Entre l’occupation cruelle de la Horde d’Or de Gengis Khan et de ses successeurs, le partage du pays entre le royaume de la Pologne-Lituanie et un autre pouvoir des steppes, et enfin, l’annexion quasi totale par le nouvel empire russe au XVIIe siècle, les Ukrainiens, surtout dans l’ouest, ont commencé à développer une identité différente de celle des Russes et des autres Slaves.
 
C’est à cette époque que sont nés les Cosaques, ces guerriers iconiques issus du mélange culturel de peuples occidentaux sédentaires et de nomades des steppes.
 

Une division toujours plus présente

 
L’empire moscovite, qui contrôlait la majorité de l’est de l’Ukraine, s’est mis la population locale à dos à de nombreuses reprises durant les XVIIIe et XIXe siècles, en plus d’avoir colonisé une partie du sud du pays pour repousser l’influence des Ottomans bien établis en Turquie. Pendant ce temps, l’ouest était sous l’autorité de l’empire autrichien.
 
L’attitude impérialiste a persisté malgré le changement de régime à Moscou à partir de 1917, surtout durant le «règne» de Staline de 1929 à 1953. Avant la Seconde Guerre mondiale, l’Ukraine était déjà le deuxième État le plus important après la Russie au sein de l’Union soviétique sur le plan démographique et stratégique.
 
Toujours peuplée par une majorité de paysans, la jeune république a successivement tenté d’affirmer son autonomie, parfois tolérée, mais souvent réprimée par le rouleau compresseur stalinien. 

La terrible famine de 1933, causée par l’incompétence du régime soviétique et le zèle de ses partisans, a grandement contribué à attiser la colère populaire contre Moscou.
 
Sous l’occupation, un bon nombre d’Ukrainiens a sympathisé avec l’Allemagne nazie, surtout dans l’ouest du pays, notamment pour lutter contre l’oppression soviétique. Par exemple, le grand-père ukrainien de l’actuelle ministre canadienne des Finances, Chrystia Freeland, publiait un journal nazi durant la guerre.
 
L’est, quant à lui, a donné naissance à un noyau dur des partisans communistes, qui pratiquaient la guérilla contre les troupes hitlériennes et leurs alliés. La population a donc connu une horrible lutte fratricide, ce qui l’a profondément perturbée sur le plan psychosocial.
 
Pendant et après la guerre, une partie du pays s’est rapidement industrialisée, comme dans la région du Donbass à la frontière de la Russie actuelle. Il s’agit encore aujourd’hui d’un important centre d’industrie lourde (charbon, sidérurgie, etc.).
 

L’ère des rapaces

 

En 1989, la déclaration d’indépendance de l’Ukraine a sonné le glas de l’URSS. En effet, elle a été la dernière république à s’en détacher, ce qui indique à quel point elle formait une partie intégrante l’Union. 
 
Comme dans plusieurs autres pays ex-soviétiques, les années 1990 et 2000 ont été marquées par l’ascension d’une caste d’oligarques issue de la privatisation du marché des ressources naturelles, comme Petro Porochenko et Rinat Akhmetov. Certains d’entre eux, comme Viktor Ianoukovytch et Ioulia Tymochenko, surnommée la «Princesse du gaz», sont même devenus présidents de l’Ukraine.

Désireux de s’emparer d’une partie du butin, des investisseurs et membres des gouvernements russe et étasunien n’ont pas tardé à s’imposer dans la région. Même s’il s’agit d’histoire récente, l’implication des deux camps dans la révolution de 2014 menée par des groupes d’extrême droite contre le gouvernement ukrainien pro-russe, surnommée l’«Euromaïdan», est indéniable .

À l’instar de la Russie, les États-Unis et le Canada financent des groupes paramilitaires qui ont commis de nombreux crimes de guerre, surtout dans le Donbass selon la Mission de surveillance des droits de l'homme des Nations Unies en Ukraine (HRMMU), Amnistie internationale ou encore certains journalistes comme Anne-Laure Bonnel.

En attendant la paix

 
En bref, l’Ukraine regorge de ressources naturelles clés. Elle a toujours été au centre d’un commerce international florissant en raison de sa position géographique. Comme beaucoup d’autres pays, elle a souvent fait l’objet de convoitise des grandes puissances voisines, et c’est encore le cas aujourd’hui. 

Le conflit qui y fait rage illustre bien la difficulté de concilier l’Occident et l’Orient. Autrefois propre à l’Eurasie, cette lutte concerne désormais le monde entier.
 
On retrouve beaucoup d’immigrants d’origine ukrainienne dans l’ouest du Canada et à Montréal. Le cœur de leur communauté se trouve dans Rosemont–Petite-Patrie, où est située la magnifique cathédrale orthodoxe Sainte-Sophie. Leur festival annuel se tient habituellement au parc Beaubien au début du mois de septembre. On peut y voir des troupes de danse folklorique et des défilés de mode, ainsi que de la nourriture typique.
 
La chanson Stefania du groupe hip-hop Kalush Orchestra, qui lui a permis de remporter le concours de l’Eurovision 2022, reflète bien le mélange de leur culture traditionnelle et contemporaine, ainsi que la tragédie humaine qui se déroule sur leur terre natale.